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Inmates » In memory » Reggie Perkins + » j'ai été le témoin d'un crime 'populaire'
Le 22 janvier 2009 j’ai assisté au meurtre “légal” de ReginaldW. Perkins.

Je sais que cela paraît irréel parce qu’une exécution ne peut faire partie de ma vie. Cet acte atroce, ignoble, n’a pas sa place dans un pays civilisé, vous en conviendrez.
Le matin du 22 janvier, nous partagions notre dernière visite.
Reggie était peut-être un peu plus fatigué, il avait peut-être un peu moins d’appétit que de coutume. Il y avait peut-être plus de temps de silence que d’habitude mais il est vrai que nous n’avions plus tellement besoin de mots.
Il y a un temps pour les mots et un temps pour le silence. A ce matin-là appartenait le temps de la communication silencieuse, celle qui n’a pas besoin de mots. J’essayais peut-être aussi d’agripper chaque minute qui passait pour la garder en mémoire… peut-être, peut-être…..
Reggie était semblable à lui-même, gentil, souriant et s’inquiétant tellement pour moi. Comment allais-je affronter ce qui m’attendait en cette fin d’après-midi ? Il ne me croyait pas vraiment lorsque je lui dirsais que je tiendrais le coup. Je pleurais en silence, gouttes de pluie.
11.55 est arrivé trop tôt, beaucoup trop tôt. L’escorte ne m’a pas vraiment donné le temps de lui dire « à plus tard ». J’ai été très rapidement ramenée à ma voiture. Je ne prononçais pas un mot mais les larmes continuaient à ruisseler sur mes joues.
Mon amie Sylvia m’attendait et nous sommes parties pour Huntsville, à l’Hospitality House où nous devrions attendre jusqu’à 17 h.. Je savais que Reggie m’appellerait là.
Il a appelé à 14.00 h, nous avons parlé quelques minutes et il m’a dit qu’il allait téléphoner à sa famille et me rappellerait avant 17.00 h.
Les quatre chapelains m’ont alors expliqué, avec force détails, la procédure qui allait suivre. Je me sentais au centre d’un mauvais rêve mais je savais que cela devait être fait. Il n’y a pas place pour le moindre vacillement, pour le moindre tremblement dans ce que j’allais avoir à vivre, je ne pouvais pas craquer. Tous les quatre essayaient de m’aider, ils compatissaient visiblement.
A 16.25 h, Reggie m’a appelée et nous avons parlé environ 25 minutes. J’ai passé le cornet à Sylvia mais seulement pour une ou deux minutes, le temps pour elle de lui lire le psaume 23 qu’il affectionnait particulièrement.
Il avait essayé de joindre sa famille mais tous ceux de Fort Worth étaient sur boîte vocale. Aucun d’entre eux ne lui a accordé la faveur d’un dernier mot, d’un mot d’amour dont il avait tellement besoin. Est-ce que cela leur paraissait trop dur ? Est-ce que leur cœur ne connaissait que le rejet ? Comment aurais-je pu le savoir ? La seule chose que je savais c’est qu’il en était profondément malheureux. Heureusement il avait pu parler à ses deux filles en Ohio. Au moins il lui avait été permis d’entendre la voix de deux membres de sa famille au tout dernier jour de sa vie.
A 16.50 h, le temps imparti s’était écoulé et nous avons dû nous dire un très rapide « au revoir » sachant que la prochaine fois que nous nous verrions ce serait lorsqu’il serait dans les mains du bourreau dans cette chambre de la mort, honte du Texas.
Sylvia et moi avons alors quitté l’Hospitality House pour le bâtiment du TDCJ qui se trouve en face de Walls Unit, de l’autre côté de la petite rue. Nous avons été fouillées immédiatement, nos identités vérifiées et priées d’attendre dans une petite pièce où nous avons été rejointes par un chapelain. Il m’a dit que Reggie ne voulait pas mourir mais qu’il était prêt et en paix. A cette heure précise, Reggie répétait son innocence à un journaliste de l’Associated Press……sa dernière déclaration.
Tout un chacun regardant dans les yeux de Reggie lorsqu’il proclamait son innocence, savait qu’il ne mentait pas. Le regarder droit dans les yeux, entendre sa voix de baryton répéter son innocence et encore être capable de penser qu’il pouvait être coupable frise le blasphème. Je le sais du plus profond de moi-même.
A 18.05 h, le garde est venu nous chercher pour nous escorter vers la salle des témoins et j’ai su à ce moment précis que tout espoir s’était envolé et que j’aurais à lui faire le signe « non » de la tête afin qu’il sache qu’il n’y avait plus aucun espoir, il ne voulait le savoir que de moi.
Je ne me rappelle pas s’il faisait beau ou non, si les oiseaux chantaient ou non…ces drôles d’oiseaux qui tournoient toujours au-dessus de la chambre où des hommes assassinent un autre homme.
Je me souviens avoir marché comme un robot, ou peut-être me l’a-t-on dit.
Pour rien au monde je ne me serais donnée en spectacle devant les visages impénétrables des fonctionnaires de la justice.
Nous sommes entrées dans le bâtiment et une fois encore on nous a fait attendre dans un bureau. J’avais perdu la notion du temps et pourtant une sorte d’horloge invisible tintait dans chaque pore de ma peau. Cette horrible horloge qui vient dans les pires moments de notre vie pour nous dire « c’est fini ».
Deux reporters se trouvaient dans la pièce, ils papotaient de tout et de rien comme s’ils s’étaient trouvés dans un salon de thé…….. blasés d’assister sans cesse au même ignoble spectacle ??
Ils ont dit que nous devions y aller. Nous avons traversé un jardin minuscule. Au bout du mur de gauche il y avait une porte et nous sommes entrées. C’était tellement petit ! la chambre de la mort était si petite aussi. Reggie se trouvait sur la table, les bras en croix, l’aiguille plantée dans le pli du coude, la main droite complètement bandée…. une autre aiguille.
Lorsqu’il nous a vues, il a eu un de ses sourires lumineux dont il avait le secret « Hé, vous ! ». Je me suis précipitée vers la vitre, j’y ai appuyé la tête et les mains et je lui ai rendu un sourire aussi épanoui que le sien comme si j’avais tout oublié « où » nous étions et « ce » qu’ils allaient faire. Nous nous souriions tout simplement le temps d’un éclair… la vie était toujours là.
Lui qui ne voulait jamais porter ses lunettes les portait et je me suis soudain rappelée que le matin même je lui avais dit qu’il ressemblait à un professeur et qu’il était vraiment très beau avec ces lunettes sur le nez.
Reggie a tourné le visage vers les témoins de la victime. Il avait déjà prononcé ses dernières paroles une heure auparavant, répétant son innocence et il n’était pas prêt à faire de longs discours, pourtant il les regardait et je l’ai entendu dire « Hé, vous là-bas, je vous aime »… il n’y avait plus de sourire dans son regard…. J’ai lu dans ses yeux « vous me vouliez ici, vous m’avez ici et je suis innocent, pourquoi me faites-vous cela ? ». Puis il s’est tourné vers nous et il m’a a dit « Girl, je t’aime, prends soin de toi ».
Il a fermé les yeux et j’ai entendu trois râles….je pleurais, les larmes coulaient sur mes joues, je murmurais « je t’en prie pars vite, je t’en prie, ne souffre pas »….Le silence était lourd…je savais que la vie s’était évanouie.
Le médecin est venu et a dit « 18.24 h »…et mon cœur s’est aussi arrêté de battre quelques secondes.
Nous sommes parties, c’était tellement anormal de voir que les bâtiments étaient toujours là, aussi les arbres….tout semblait pareil.
Etait-ce le crépuscule ? Je ne sais plus, peut-être….mais le crépuscule était en moi.
Et pourtant plus rien n’était pareil parce que je ne serais plus jamais la même, même si ma foi en la perfectibilité de l’homme était toujours intacte.
Le Texas avait à nouveau assassiné un homme au nom de ses citoyens, au nom de tous les citoyens du monde… le Texas était à nouveau indigne de porté le nom de « civilisé »…rien n’avait changé si ce n’est moi.
Tuer Reggie avait tué quelque chose en moi, en Bonnie, en Sylvia en chacune des personnes qui étaient ses amis. Je me sentais vide, amputée. Il n’existe aucun mot pour dire la douleur, la colère, la révolte…
Nous sommes retournées à l’Hospitality House où l’on m’a remis les affaires de Reggie et nous sommes ensuite allées au funérarium. Tout était fermé et pourtant ils savaient que nous venions. Reggie était dans la chapelle, nous pouvions le voir par la porte vitrée.
Reggie a toujours eu énormément d’humour et il blaguait à propos de tout…entre mes larmes, j’ai vu Sylvia taper sur la porte en disant « Allons Reggie, dis-leur que nous sommes là ! ». Il a fallu attendre un long moment avant qu’un employé ne se présente et ouvre la porte. Pour la première fois nous avons pu l’étreindre… je ne sais toujours pas comment j’arrivais à marcher, parler ou même à respirer.
Le jour suivant j’ai pu passer la matinée entière avec lui au Brooke funérarium où je l’avais fait transporter. Eux, au moins, ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour m’aider et m’apporter du réconfort.
Ai-je dit « au revoir » à Reggie ? Non, je ne le dirai jamais. Aucun de ceux qui l’ont connu ne peut lui dire « au revoir »….. simplement « à plus, Big Daddy ».
Le 28 janvier j’ai reçu sa dernière lettre, il l’avait écrite très tôt le matin même du jour de l’exécution. Il me demandait de ne pas le pleurer parce qu’ils n’avaient tué que son corps et non son esprit, que je devais être très forte et ne pas permettre à ce que j’avais vécu de prendre le meilleur de moi-même, que je devais continuer le combat pour laver son nom et sa mémoire et continuer à me battre pour l’abolition de la peine de mort et aussi vivre ma vie au maximum parce que la vie est un don de Dieu.
Le Texas a tué un homme bien. Une personne de sa famille a déclaré après l’exécution qu’elle attendait cela depuis 8 ans et était fière de vivre dans un Etat où on rend la justice. Quelle justice ? Vengeance ? Haine ? Lynchage légalisé ? Il y a encore beaucoup de travail à faire.
L’athée que je suis se pose cette question : comment se fait-il qu’un Etat qui se dit chrétien soit autant assoiffé de sang humain ? Comment se fait-il que j’aie souvent rencontré plus d’humanité chez les athées que chez certains croyants ? Comment se fait-il qu’un être humain puisse souhaiter qu’on exécute un autre être humain ? Comment se fait-il qu’une tante puisse parler ainsi. Comment, comment ??? Je ne le comprendrai jamais et lorsque je les entends ajouter le nom de Jésus à leurs paroles de haine, j’ai honte pour les chrétiens honnêtes qui sont mes amis.
Aujourd’hui je ne peux chasser de mon regard les images de sa mise à mort. Aujourd’hui j’ai peur de me mettre au lit parce que je sais que je ne dormirai pas et si je dors c’est pour entrer dans un monde de cauchemars. Aujourd’hui je sais que je ne cesserai jamais le combat.
R I P Reggie…..à plus tard B. D.